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Pour moi, voler a toujours été un acte d’amour, une façon d’accéder au domaine des dieux, d’être au balcon du ciel.

 Évoluer dans la troisième dimension, aller où l’on veut, découvrir notre terre d’une autre façon, voir ce que les autres ne peuvent voir du fait d’un horizon limité. Cet horizon, on le découvre lorsque l’on est en montagne, mais on est statique et, par définition, les autres montagnes font également obstacle au vagabondage de la perspective.

Lorsque l’on vole, selon l’altitude, le sol se déroule comme un tapis. Si l’on est en vol rasant (ou vol tactique comme on disait à l’armée), les obstacles constituent à la fois un “abri“ derrière lequel on peut se cacher ou que l’on franchit ou contourne au dernier moment, comme lorsque l’on évolue entre le saute mouton et le labyrinthe.

Mais voler, c’est aussi un acte technique qui, comme tout acte technique, nécessite une formation et des outils particuliers à apprivoiser ceux que l’on appelle “aéronefs“.

 J’ai eu cette passion du vol tout jeune, la fois où, revenant de l’école, comme le vent qui s’engouffrait dans la rue était assez violent, j’avais posé mon cartable avec ma casquette, m’étais mis à courir et j’avais sauté du trottoir en déployant ma cape, comme si ces ailes improvisées allaient me permettre de m’envoler. J’en ai gagné une fracture, de gros hématomes et égratignures (à l’époque on portait des culottes courtes même lorsqu’il ne faisait pas très chaud) avec à la clé, un sermon de ma mère et de mon père dont je me souviens encore. Je vous fais grâce des autres péripéties tout aussi pleines de mauvais sens qui ont égayé ma jeunesse et désespéré mes parents.

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Jusqu’au jour où, à 12 ans, dans la 2cv. de ma mère, alors que nous allions à Bordeaux, nous avons doublé un scooter qui remorquait, ce qui ne pouvait être qu’un avion très bizarre avec ses ailes repliées.

Je me souviens de l’excitation qui m’avait saisi, des supplications auprès de ma mère pour que l’on suive ce scooter et de son acceptation aimante et clémente mais assez incrédule.

Et, quelques kilomètres plus loin, alors que ma mère avait décidée de reprendre son trajet initial, arrivée sur un petit aérodrome dont j’ignorais l’existence. Là, le petit monsieur avec béret et blouse grise est passé du coté réservé aux “avions“ signalé par force panneaux, a décroché son “poux du ciel“, déplié les ailes, s’est assis dans l’avion et, un ami sorti du hangar lui a démarré le moteur à la main. C’était Monsieur Mignet !

J’ai alors demandé à ma mère de me laisser là et de me reprendre au retour, la personne sortie du hangar ayant accepté de veiller sur moi en attendant. C’est là, pour la première fois que j’ai discuté avec un PILOTE. Un monsieur un tout petit peu plus grand que moi avec des yeux d’un bleu ciel transparent, d’une remarquable gentillesse, un parlé simple mais tellement vrai.

Il m’a permis de m’asseoir à la place DU pilote, et a gentiment répondu à toutes mes questions, …

Lorsque ma mère est revenue, c’est la mort dans l’âme que j’ai du rentrer avec elle, mais c’était décidé, je serai pilote !

À partir de ce jour, je n’ai pas cessé de casser les pieds à ma mère et à mon père pour que, chaque fois que l’on allait à Bordeaux, l’on fasse un crochet pour passer à l’aérodrome. Et à chaque fois que je parlais de devenir pilote la réponse était toujours la même « tu a intérêt à bien travailler ». Mais ce n’était pas ce que je demandais, j’avais une exigence d’immédiateté, c’était là et maintenant. Jusqu’au jour où l’on m’a expliqué que je ne pourrais passer mon brevet de pilote qu’à l’âge de 16 ans.

J’ai alors pris mon mal en patience, il fallait grandir, ce mal que l’on ne peut accélérer et qui est si lourd lorsque l’on en dépend.

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Puis, un jours, mon père rentrant de Paris, m’a annoncé qu’il venait de m’obtenir, par l’armée, une bourse pour un stage de pilotage mixte vol à voile et avion (j’allais avoir 15 ans). Il avait obtenu cette faveur d’un certain Colonel Crespin “Chef du Bureau de l’air“ que je n’ai jamais rencontré mais auquel j’ai toujours été redevable.

Quinze ans, et toute ma ferveur pour un stage de formation comme pilote à Itxassou au pays basque.

Un été formidable où j’ai appris à piloter des planeurs (C800 – Bijave – Nord 3000 – …) et des avions (piper cub – tigermoth) avec un curé comme instructeur “l’abbé Béné“. Il fallait donc que j’attende le jour fatidique de mon 16ème anniversaire pour obtenir ce fameux brevet. Ce qui fut fait et j’appris à l’occasion que j’étais devenu, de façon éphémère, le plus jeune pilote planeur de France. J’ai donc appris en premier à voler sans moteur, ce qui m’a servi toute ma vie. L’année d’après, mon père m’a obtenu un stage de perfectionnement à la montagne noir.

La formation aéronautique est l’une des plus complètes que je connaisse, faisant à la fois appel aux savoirs, savoir-faire et savoir-être. C’est une formation qui ne sait pas faire l’économie de l’expérience, mais, lorsque l’on est au point, le plaisir est là, immense. On arrive à lire le ciel, comprendre et anticiper les mouvements d’air, présupposer les ascendances et descendances en fonction du vent, de la nature du sol ou de la forme des nuages, …

Puis mon père s’est et m’a inscrit à ce fameux aéro-club d’Yvrac. Là, je me suis aguerri dans le pilotage des avions et, comme pour le planeur, j’ai passé mon brevet le jour anniversaire de mes dix-sept ans et, suis devenu plus jeune le pilote avion de France.

Et, du haut de mes dix-sept ans, je n’avais qu’une envie, c’était de VOLER !

Comme de toute façon ma scolarité n’était pas ma priorité et que je faisais à chaque fois le minimum pour passer à la classe supérieure mais sans conviction et sans motivation, que le service militaire approchait, j’ai finalement eu l’idée de m’engager à l’armée comme pilote, au grand dam de ma mère et avec un assentiment septique de mon père (officier de réserve) qui ne me voyait pas “militaire“ dans l’âme, bien qu’ayant fait ma “préparation militaire“ (pour le plaisir de tirer à la carabine).

Lion noir.

Bref, formation militaire de pilote avion, pilote hélicoptère (un autre horizon), qualification montagne (la précision et l’exploitation aux limites), qualification vol tactique (le vol entre et parmi les obstacles), tireur missile (le guidage par anticipation), chef de patrouille (la gestion du vol et des autres), les qualifications de type, et fin de mon contrat avec l’armée.

J’avais profité de mon passage à l’armée pour préparer et passer mon brevet de pilote professionnel et m’orientais vers une carrière civile et j’avais déjà claironné que je partais dans le civil car j’avais réussi mon test d’entrée à AIR INTER.

Mais voilà, quelques jours avant mon départ, j’ai eu un accident de moto et me suis rayé la cornée (ce qui n’était pas corrigeable et non opérable à l’époque) et, bien que l’on m’ait proposé une exemption si je restais à l’armée, j’ai décliné en m’entêtant, verrouillé sur ma position de départ, la mort dans l’âme.

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Bien entendu, j’ai continué à voler, mais à titre privé car les exigences médicale n’étaient pas les mêmes. Et, c’est comme ça que j’en suis venu d’abord au vol libre, puis à l’ULM.

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Le vol libre, c’était la liberté du vol mais subordonnée à l’assujettissement à un relief. Quel plaisir de glisser dans l’air avec cette voile au-dessus de nous qui nous renvoie tous les bruits de la vallée, les portes qui claquent, les basses-cours, les chiens qui aboient, les véhicules qui circulent, enfin, tous ces bruits de la vie auxquels on ne prête pas toujours attention et se mélangent au filet de vent, qui trame le fond du vol.

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L’ULM, par la motorisation d’une aile delta était le moyen de s’affranchir de l’obligation d’aller chercher un relief ou du vent souvent utile pour transformer un saut en vol. On pouvait voler à moindre coût à coté de chez soi avec sa petite trapanelle, se poser chez les amis dès qu’ils disposaient d’un terrain assez grand ou un chemin dégagé. Bref, là aussi une autre façon de se réapproprier un territoire. C’est là que j’ai découvert qu’il y avait autour de chez moi plein de bois et d’animaux sauvages dont je ne soupçonnais pas l’existence, que j’ai rapidement cartographié la région en point de posé et en place d’accueil, que je me suis approprié la rivière avec les ULM à flotteur, que je me suis mis à tutoyer les oiseaux tellement ce type de vol s’approchait de leur comportement.

Alors oui, pour moi, volez, que ce soit à titre privé ou professionnel, a bien été de l’amour.

J’en suis à écrire ces quelques lignes suite au crash de l’A320 et au suicide du pilote. Pour moi, c’est un acte incompréhensible ce d’autant qu’il était, paraît-il, un fana d’aviation. Se suicider arrive à bien des gens, mais entrainer avec lui 150 personnes n’a aucun sens, n’a conduit à aucune revendication, n’a rien apporté, si ce n’est la mort d’innocents.

Alors je suis catastrophé que l’on puisse transformer cet acte d’amour en acte de mort.

Patrick.